Nouvelles des Navigateurs

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entre les navigateurs, familles et amis du Réseau du Capitaine et de la CONAM.

mardi 28 décembre 2010

ÉTOILE DE LUNE - Nat et Dom à Tahiti










Dans le mythe des voyageurs flottant, il traîne toujours une image de Moitessier. Quasi tous les bateaux embarquent à leur bord un de ses bouquins. De "La Longue Route" à "Tamata", chacun y puise l'essence de son rêve. Ces lectures tracent dans les caboches marinisées des sillages avant même de larguer les amarres. Ce navigateur-rêveur et pionnier conserve, auprès des navigateurs, une aura toute particulière. Bien qu'il ait été parmi les premiers marins à imaginer un tour du monde à la voile en solitaire et sans escale, il ne correspond pas, dans l'imaginaire des tourdumondistes, à l'icône du parfait régatier. Les candidats aux voyages le considèrent, plutôt, comme un ami de leurs projets d'escapades. Il est ressenti comme un proche. Il est vrai que ses méthodes de navigation et conseils datent. Comme le dit Kersauson, Moitessier naviguait avec un bateau "qui n'avançait ni de l'avant, ni de l'arrière". Cela reste à voir... Mais en tout cas, le rêve qu'il véhiculait ne prend pas une ride!

Nous saluons tous, cet immense pied de nez qu'il offrit au monde en renonçant à la victoire du Golden Globe. J'ai en tête, presque par coeur, ses arguments lorsqu'il décide de ne pas remonter dans l'Atlantique en direction de l'Europe, après avoir doublé le Cap Horn. Il poursuit, dans un idéalisme difficile à égaler, sa route, au-delà de Bonne Espérance et de Leewin pour rallier Papeete. Lorsqu'il s'adresse à son éditeur pour se justifier, il dit ceci : "J'avais une vague chance de gagner, mais ce n'était plus une motivation, je n'avais pas envie de rentrer. Je n'avais pas envie de retrouver ce merdier, avec ces mêmes trucs, les mêmes histoires, la presse, le... enfin, je n'avais pas envie de revoir tout ça."

A l'époque, son éditeur, Jacques Arthaud, avait reçu la nouvelle dans un baril de lessive. Moitessier, qui n'avait embarqué aucune radio, aucun moyen de communication à bord de Joshua, trouva le moyen de fabriquer des radeaux lilliputiens sur lesquels il harnachait des barils de lessives dans lesquels il confiait ses films, et son journal de bord.
Bernard écrit : "Explique-leur que je ne veux pas me perdre... et que je continue. "

A cette époque, le milieu de l'édition était encore innovant. Les maisons ouvraient leurs portes aux rêveurs, et ne s'attachaient pas au "politiquement correct". Jacques Arthaud protège Moitessier et déclare au monde d'incompréhension qui se dresse contre lui : "Il n'y a pas de période pour rêver, mais trouver la matière d'un rêve cela devient difficile" (...) "Il n'est pas fou du tout, il a une autre appréciation de la vie. C'est assez extraordinaire, Bernard est arrivé à un niveau de pensées bien différent. C'est cela qu'il faut retenir. "

Au bout d'un tour du monde et demi, le 21 juin 1969, Bernard Moitessier accroche les amarres de Jushua au quai de Papeete. Après 300 jours de mer, il pulvérise le record de la plus longue traversée en solitaire sans escale, avec quelque 37 455 milles parcourus, soit 69 367 kilomètres. Là, pendant deux ans, au bord de la plus grande ville de Polynésie française, dans l'ambiance trépidante du quai de Papeete, Moitessier écrit "La Longue Route". Fidèle à sa philosophie altruiste, il lègue tous ses droits, français et étrangers, au pape, pour "aider à la reconstruction du monde . Et si le Vatican ne veut pas de cet argent, la somme ira aux Amis de la Terre. "

Après cette navigation inoubliable, Bernard Moitessier passe de nombreuses années entre Papeete, Ahé et Suvarov. Pendant sa période tahitienne, il tente de se battre contre l'envahissement du béton sur les quais de Papeete. Je ne sais à quoi ressemblait exactement l'environnement de ce vagabond des mers du Sud, mais, aujourd'hui, le béton a bel et bien avancé.

Disparue la "clé à molette ", c'est ainsi que les Tahitiens nommaient la croix de Lorraine, érigée par De Gaulle (je ne suis pas fâchée que ce symbole des "essais nucléaires" ai été éradiqué!). Le rivage de Papeete a perdu son ambiance soixantuitarde, peu de marins de passage viennent s'y amarrer. Ils préfèrent l'environnement plus calme de Punauuia, où un grand lagon les accueille. Sur le quai de Papeete sont amarrées des pirogues faites à l'identique de leurs ancêtres. En 1976, à bord de ces catamarans préhistoriques, les Polynésiens ont rallié Hawaï afin de reconstituer en grandeur nature la saga des conquérants maohis. Non loin de ces témoins de l'Histoire, des farés-pirogues attendent les touristes qui se font balader à l'abri de la barrière de corail dans une ambiance tahitienne "méga touristique" mais tellement entraînante. Et puis les catamarans-charter proposent des tours à la journée sur l'île de Tetiaora, celle qu'acheta Marlon Brando après le tournage du "Bounty"...

Dans un ordre bien rangé, de bateaux reconstitués à l'ancienne et de voiliers modernes, l'ambiance du quai de Papeete anesthésie l'âme des plus purs aventuriers. Cependant, aux abords du quai, depuis quelques mois, un jardin propret, arboré et fleuri offre de jolies promenades aux citadins qui viennent en fin de soirée y trouver un peu de fraîcheur. Les jardins de Paofai ont été inaugurés le 2 février 2010 en présence de Marie-Luce Penchard, ministre de l'outre-mer. D’une superficie totale de 5 hectares, le parc paysager à dominance végétale est dédié au grand public pour offrir aux familles un espace de détente en plein Papeete. Les entreprises qui ont travaillé à ce vaste projet ont mis les bouchées doubles. Elles ne se sont pas contentées de tracer quelques allées entre des fleurs et des arbres. Autour d'une vaste plage où sont logées les pirogues modernes, deux farés couverts de pandanus, d'une surface d’environ 150 m2 ont été construits.

Quelle plus belle lecture que celle que s'octroient les Papeetiens dans l'ombre fraîche de ces farés, face à l'île de Moorea?

Plusieurs aires de jeux, des lagunes artificielles, des huttes traditionnelles sont autant d'espaces où il fait bon vivre. Certains pans de mur sont couverts de tableaux retraçant la vie des premiers habitants, des monuments sont érigés en l'honneur des navigateurs maohis...Au coeur d'une végétation généreuse, l'on retrouve un peu partout la résurgence de l'identité endémique.

Sincèrement, le béton a progressé avec une grâce certaine, laissant un espace vert plein de charme, où la culture maohie et les exploits des navigateurs du début de notre ère sont salués. Un beau trait d'union, entre les conquérants venus du soleil couchant et les Popa'as aux idéaux universalistes...

A plus, pour d'autres nouvelles de Tahiti
Nat et Dom
www.etoiledelune.net

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